/ Essai

"Jeanne ..."

Le temps passe trop vite … Hélas … A peine le temps de s’en rendre compte et il est déjà surement trop tard. Du premier cri au dernier souffle, les années semblent se superposer à la vitesse de la lumière. Une vie … Juste le temps d’aimer et d’être aimée, le temps d’être heureuse ou parfois malheureuse, le temps que l’on s’accorde et celui que l’on accorde aux autres. Des millions de secondes à occuper nos journées, des millions de secondes à profiter de chaque moment mais aussi des millions de secondes à bosser ou pire … se crever à la tâche. Certaines minutes paraissent parfois une éternité … d’autres semblent ne jamais avoir existé. Comme balayées par l’aspirateur du temps … Du temps qui passent trop vite et qui englouti avec lui des heures et des heures de souvenirs que l’on croyaient pourtant indélébiles. Des disputes, des joies, des peines, des envies, des rêves, des combats, des victoires, des défaites. Mais aussi des actes anodins qui sous couvert d’une fin imminente semblent dénués de tous sens et de toutes raisons ; la vaisselle, le rangement, le nettoyage, nos obsessions du propre, nos toc … Une vie réglée comme une horloge suisse parfaitement huilée. Trop peu de réponses pour tant de questions. Trop peu de risques pour tant de fougues. Au final, à l’aube de notre ultime passage, on s’aperçoit que notre présence sur terre ressemble davantage à un claquement de doigts et semble parfois tellement insignifiante. Rongée par les regrets et le temps qui fou le camp toujours plus vite, la fin de vie peut se révéler un véritable déchirement. Prête à vendre son âme au diable, on donnerait n’importe quoi pour se racheter une jeunesse … aussi chaotique soit-elle.

Ternie par le poids des années, la citation Carpe Diem n’a plus la même saveur. Et pourtant ! Jeune, il s’agissait d’un des mantras le plus prisés. Pour certaines, il donnait du courage, pour d’autres, il permettait de prendre conscience du moment présent pour s’affranchir de quelques folies parfois douteuses mais tellement enivrantes.Lorsque les projets laissent place aux souvenirs, que le temps à fait son œuvre et que le repos éternel nous tend les bras, c’est le passé qui se pointe, non sans bruit mais parfois avec ses regrets, son amertume et ses remords … Un doux mélange de mélancolie qui s’enchevêtre une dernière fois avec beaucoup, peu ou pas de tristesse.

Clouée dans son fauteuil en rotin usé, Jeanne regarde par la fenêtre embuée la neige qui tombe en masse depuis ce matin. Ni trop vite, ni trop lentement, chaque flocon semble déjà lasse de cette cadence trop morne. Si les premiers flocons ont eu la chance de laisser une trace éphémère de leur passage en revanche les suivants se fondent et se confondent dans un immense tapis blanc. Le spectacle de la vie … Un éternel recommencement sans certains mais avec les autres, avec certaines mais sans les autres.

Après quelques heures de ces chutes de neige incessantes, le jardin de sa « nouvelle maison » est désormais dénué de toute couleur chaude et offre aux arbres une allure de virginité éternelle. Une forme de nature morte prête à se figer pour le plaisir de quelques peintres en mal de nouvelles toiles.

La sagesse, l’expérience, la volonté, l’envie et la rage de vivre invitent sans cesse Jeanne à profiter encore pleinement de la vie, malheureusement sa santé voit les choses autrement. Elle sent dans sa chair et dans son corps que la vie qui bat en elle s’essouffle peu à peu. Ses jambes qui autrefois la portait au bout du monde ont le charisme d’une pâte crue prête à se fendre au moindre geste trop brutal. La douleur est neutralisée par des médicaments toujours plus puissants et pourtant, elle ne cessera jamais d’avoir mal … Dans son corps, dans son cœur et dans sa tête. C’est bien trop tôt pour partir ; Je ne suis pas prête !

L’ainée de 4 enfants, Jeanne a toujours dû batailler ferme pour se faire une place au soleil. Fille d’un avocat brillant trop souvent absent et infidèle et d’une mère « femme enfant » fragile et instable, rapidement, elle s’est vu confier de lourdes responsabilités. Ce chapitre là de sa vie est de loin le moins heureux mais il n’en reste pas moins le plus décisif. Des souvenirs amers enfouis au plus profond vont faire d’elle une « adolescente aux cicatrices » et une femme au caractère bien trempé. Une femme, une épouse qui n’a que faire des convenances, des règles et des principes. Capable de nommer sans retenue et sans pudeur chaque sentiment et chaque émotion, elle choque avec ses certitudes, ses prises de position radicales et son regard corsé sur la vie. Selon elle, pour la plupart, la vie est un mauvais bal masqué ou chacun au dépit de son intégrité, de ses aspirations ou encore de ses envies préfère parfois arroser un jardin secret parfois immonde plutôt que d’assumer ses choix. Plus que tout, elle déteste l’injustice sous toute ses formes. A l’heure où nombre de ses connaissances, hommes ou femmes trouvent sens à leur vie surfaite en trompant leur conjoint, époux ou épouses, elle revendique l’authenticité pour prendre part au bonheur. A l’heure où certains délaissent femmes et enfants pour construire un empire, elle aspire à une forme de simplicité parfois insolente et inconsciente. Dans ses moments les plus sombres, elle déteste du plus profond de son âme ce que l’homme est capable d’accomplir dans les pires heures de l’histoire. Un tempérament rebelle et parfaitement assumé qui n’est pas en phase avec la réalité convenante de ses paires.

Un bruit sourd sortit Jeanne de ses pensées. Une infirmière vêtue d’une blouse blanche délavée venait de forcer la lourde porte de sa chambre pour lui apporter son diner. Aujourd’hui, c’était Marina qui était à son service. Jeanne fut soulagée de la voir débarquer, c’était sa préférée. Sans doute une histoire de complicité ou de convergences dans les idées lors de chaque propos échangés. Pas plus grande que 3 pommes, Marina avait bien compris que sa taille ne serait jamais un atout de séduction féroce alors elle avait décidé de tout miser sur son look ; coloré, chic et légèrement sexy. Juste assez pour attirer la convoitise d’hommes respectables mais pas le regard obscène de quelques mâles en rut mal attentionnés. Ses cheveux étaient blonds vénitiens et toujours relevés. Cette dégaine lui conférait une allure parfois un peu « bobo » mais elle s’en foutait éperdument. Peu importe l’heure, le jour ou les saisons, Marina avait toujours sur son visage un sourire capable d’illuminer un crépuscule trop timide. Elle rayonnait même sans parler. Une forme de bienveillance solidement accroché à son regard qui était capable de panser malgré elle toutes les plaies de l’âme en même temps.

Jeanne regarda discrètement l’assiette de son repas, fit une grimace et détourna le regard pour se replonger à sa fenêtre.

A croire que l’établissement regorge de cochons à ne plus savoir qu’en faire soupira-t-elle ! C’est la quatrième fois cette semaine. Je l’ai eu à toutes les sauces. Je ne sais plus voir une truie en peinture. Je n’ai pas faim lâcha-t-elle du bout des lèvres pour ne pas froisser sa favorite.

Jeanne, ce soir, je vais manger chez mes parents. Tu sais, dans leur maison de campagne … Les volets bleus et verts, ça doit te parler ? On en a déjà discuté. Celle qui borde les bois … Ils ont un petit boucher artisanal non loin. Je te promets d’y aller faire un tour. Je te ramènerai leur plat du jour, j’ai regardé leur menu … C’est un vol au vent préparée avec la poularde de la ferme voisine. Tu en as déjà gouté, tu adores ! Fais-moi plaisir, contente-toi de la vieille truie ce soir et demain tu mangeras comme une reine.

Son ton était enjoué mais sincère. Jeanne esquiva son regard pour ne pas rire. Elle se contenta d’apprécier cette proposition enviable et acquiesça habillement dans sa barbe pour que Marina puisse la comprendre. Elle repensa un instant à ses talents de cuisinière. Tous les bons petits plats concoctés sur une vie. Ces odeurs capables de vous retourner tous les sens ; les échalotes qui crépitent dans un beurre frais, des chicons subtilement caramélisés et déglacés au miel, le gigot d’agneau qui cuit lentement dans le four. Des heures et des heures à découper, à éplucher, à imaginer de nouvelles recettes. Sucrés ou salés, tous les plats de jeanne avaient le dons de transcender chaque convive. A cet instant, elle aurait donné n’importe quoi pour se retrouver devant sa cuisinière et ses casseroles. Elle aurait pris le temps de faire à Marina un Osso Bucco dont elle seule a le secret. Elles auraient dégusté ce plat de maître avec une bonne bouteille de bordeaux et auraient papoté toute la nuit. Marina n’aurait eu de cesse de puiser la sagesse de Jeanne et Jeanne n’aurait eu de cesse de se délecter de l’insouciance de Marina. Un binôme de vie aussi sage que fou.

Un doux baiser vint se déposer sur le front de Jeanne puis la porte se referma sur les pas dynamiques de Marina pour laisser place à un silence infernal. Un silence bien trop sourd. Jeanne picora quelques morceaux de viande et quelques petits pois à la hâte puis pris sa serviette pour y déposer le reste en toute discrétion. Elle n’était pas à son coup d’essai et elle s’en amusait. Cela lui rappelait des souvenirs d’enfances mais avec les réprimandes en moins.

Doucement, jeanne sortit une feuille habillement dissimulée dans son fauteuil de fortune. 5 prénoms figuraient sur le papier recyclé ; Marc, Olivier, Catherine, Sabrina et Claude.

Il était temps de solliciter Marina pour l’aider à concrétiser son ultime souhait. Ce sera pour demain.

Ce mercredi 23 décembre, les températures étaient bien plus clémentes que la veilles. Un Zéro degré Celsius s’affichait fièrement sur le thermomètre de sa terrasse. Elle s’en réjouit un instant … Ce n’est pas aujourd’hui que la neige viendra à fondre grossièrement pour faire place à une eau ruisselante et grisâtre.

Bien que fortement diminuée physiquement, chaque matin depuis son arrivée à « la maison des anges » Jeanne se mettait un point d’honneur à faire sa toilette elle-même. Le glissement d’une main étrangère sur son corps frêle lui donnait la nausée. Cela lui rappelait son père … ou plutôt la détresse dans ses yeux à chaque fois qu’une garde-malade se chargeait de sa toilette à domicile. A l’époque, elle avait 15 ans et lui 43 ans. En une fraction de seconde, sa vie avait définitivement basculé. La veille, elle avait quitté un homme debout, fort et fier. Le lendemain matin, elle se retrouva au chevet d’un homme intubé en soins intensifs, couché et inconscient.

Les souvenirs de son père en chaise roulante, le regard dépité et les espoirs envolés étaient encore bien présents. A 14 ans, voir les larmes de son père couler et ce corps inerte lui avait donné une force et une rage défiant toutes certitudes. Très longtemps, elle avait cru qu’il allait remarcher et que ses douleurs s’envoleront. Au fil des années cet espoir s’était mué en une réalité bien plus sombre. Sournoisement, les rôles s’étaient inversés et elle avait souffert de cette injustice. Se débrouiller elle-même était une petite victoire sur cette vie de chien qu’avait subi son père. Chaque effort pour faire sa toilette était une victoire en l’honneur de cette figure emblématique partie trop tôt … trop seul. Elle refusait la moindre petite aide et tant pis si elle devait passer des heures pour mener à bien ce rituel fastidieux quotidien. Le jour où une personne étrangère devrait se substituer à sa main, elle déciderait de partir. Plutôt rester digne que de subir les affres pressés d’une infirmière parfois frustrée et acariâtre qui bâclerai sa besogne pour aller plus vite pour boire son café dans la tisanerie et surfer sur FB.

Ce matin-là, Marina tarda à venir lui dire bonjour dans sa chambre. Elle prit subitement conscience de toute la mesure du manque qu’elle éprouvait à ce moment là … Un mari éconduit avec une précipitation mal calculée quelques années auparavant et pas d’enfant. Juste un face à face avec ses souvenirs et un ticket d’entrée pour un paradis perdu imminent ou du moins l’idée qu’elle s’en faisait. Sa présence aux nombreuses messes du dimanche, son baptême et ses communions n’avaient pas su entretenir sa foi, curieux paradoxe. Elle croyait bien en une forme de divinité mais elle-même n’aurait su la nommer. Trop de guerres, de combats, de tyrannies et de morts au nom d’un Dieu, peu importe lequel, l’avait définitivement écarté des croyances religieuses et de ses nombreux cultes. Un choix de vie qui ne peut rimer avec malheur pour certains, un choix de vie enviable pour d’autres. Sa plus grande force c’était sa capacité à pouvoir décider de son avenir sans entrave et sans dictas. De faire l’amour avec la personne qu’elle nomme, de travailler sans lien de subordination despotique, de rire à se fendre la glotte en public, de sortir quand bon lui semble, de défendre avec ardeur une liberté de vivre, une liberté de penser sans s’encombrer des considérations parfois odieuses d’une horde de moutons bien rangés dans une vie bien chiante. Jeanne avait eu son premier orgasme à 14 ans. Un orgasme franc, libérateur … A son image. Je ne vous parle pas ici du rôle absurde de la simulatrice pour écourter la fougue d’un homme trop gourmand. Non, je vous parle de l’orgasme avec un grand « O ». Celui qui le temps de quelques secondes vous catapulte dans une dimension de légèreté, de bonheur, de plaisir, d’exaltation, d’échange et d’insouciance absolus. Cette parenthèse furtive où les peurs, les craintes et les frustrations d’une vie sont engloutis sous le poids d’une jouissance furieusement irrationnelle. Une offrande où votre vulnérabilité est à son apothéose. L’étrange sensation de perdre pied et de vivre en même temps. Un tête à tête enviable avec un lâcher-prise trop souvent censuré par une vie sous contrôle permanent. Elle n’exigeait rien de la vie. Elle n’attendait rien. Aujourd’hui, elle récoltait ce qu’elle avait envie de semer hier, ni plus, ni moins.

La journée se déroula sans la venue de Marina pour le plus grand regret de Jeanne. Sans doute avait-elle eu un empêchement de dernière minute ou peut-être était-elle seulement en congés et avait-elle tout simplement oublié de la prévenir … Peu importe se ravisa Jeanne ! Elle senti comme une forme de trahison monter dans sa gorge … Un relent amer la tenaillait. Un semblant d’abandon indescriptible qui lui tiraillait l’esprit mais aussi les tripes. Un peu comme si la situation lui conférait toute suprématie, les privilèges et les désirs qui en découlent. A cet instant, elle se surprit à la détester et à lui en vouloir. Une vie vécue à 100 à l’heure faite de rencontres, d’échanges et de petits bonheurs cueillis ci et là à sa guise, selon son bon vouloir et de ses envies. Qui était-elle pour juger sa plus belle alliée du moment ? Pourquoi en vouloir à celle qui allait sans doute lui tenir la main durant les dernières semaines de sa vie ? Se ravisant, elle songea à la vie de Marina … Son avenir, ses espoirs et sa rage de vivre … Au fond, elles étaient un peu semblables … Généreuses, impétueuses mais libres de toutes contraintes.

Jeanne s’endormi finalement heureuse … Ne pensant pas à elle mais à l’avenir prometteur qui s’offrait à Marina … Le sien ayant franchi la ligne d’arrivée, il fallait sublimer celui de Marina et partir le cœur léger.

Ce matin du 24 décembre s’annonça particulièrement excitant. Ce sera le dernier pour Jeanne mais pas des moindres. Tirer sa révérence et quitter ce monde, ça s’apprend. Les dernières 24 heures à venir allaient devenir pour elle une fête mais en aucun cas un aurevoir tragique … Fière de sa fameuse liste secrète et de ses ultimes ambitions, elle allait enfin pouvoir revivre une seconde vie une dernière fois …

THE BRIDGET EFFECT